Saybaa, le Tchad au bout des mots
INTERVIEW


Saybaa, le Tchad au bout des mots
Artiste slameur tchadien, Saybaa fait de la parole un espace d’expression, de réflexion et d’engagement. À travers ses textes, il raconte le Tchad, ses réalités, sa jeunesse et ses aspirations, tout en donnant une place particulière aux mots, aux langues et à l’identité. De son parcours à ses projets futurs, il revient sur son rapport au slam, son processus de création et la place de cette discipline dans le paysage culturel tchadien.
Qu'est-ce qui vous a mené au slam ? Y a-t-il eu un moment ou une rencontre précise qui a déclenché cette vocation ?
Je dirai qu'il y a eu une combinaison de plusieurs éléments. D'abord mon amour pour les livres, né et alimenté par ma maman, puis mon exposition aux contes à travers une de mes grand-mères (conteuse de talent !) et enfin mon contact avec la poésie classique au lycée. Et en parallèle de ces 3 éléments, il y a eu les bibliothèques et seulement après la musique (pour ce qui est de sa pratique).
Au début, je voulais simplement lutter contre ma grande timidité afin de prendre la parole en public et exprimer mes idées. Pour ce faire, j'ai commencé par devenir MC à 16 ans avant de commencer véritablement le slam quelques années plus tard.
Comment naissent vos textes ? Partez-vous d'une émotion, d'un fait d'actualité, d'une image ? Pouvez-vous décrire votre processus de création ?
J'évoquais précédemment ma grande timidité. Je pense qu'elle m'a surtout permis de développer mon sens de l'observation. Et lorsqu'on vit dans une société comme la nôtre, il y a naturellement beaucoup de sujets qui peuvent faire l'objet d'un texte. Je m'en nourris !
Pour l'écriture, je fais souvent un travail préalable dans ma tête : je nourris l'idée, même de façon inaboutie, ainsi que le point de départ et la chute de l'histoire, avant de l'écrire dans les notes de mon téléphone.
La nature du sujet traité peut influencer le temps de création. Et dans mon cas, même la pleine lune peut avoir un impact sur ma créativité, car je suis plus productif à ce moment-là. Jusqu'à présent, je ne saurais pas expliquer pourquoi.
Comment décririez-vous la scène slam tchadienne aujourd'hui ? Quelle place occupe-t-elle dans le paysage culturel national, et quels obstacles rencontre-t-elle ?
Aujourd'hui, je trouve la scène slam tchadienne très attentiste. Elle attend que les conditions soient réunies avant de s'exprimer, au lieu de créer ses propres espaces d'expression. Je ne nie pas les difficultés, loin de là. Mais au vu des talents que nous avons, je pense que nous gagnerions à créer nous-mêmes les conditions nécessaires pour hisser cet art au sommet.
Sur le plan national, je pense qu'il reste encore des efforts à fournir. On voit des slameuses et des slameurs lors de certaines manifestations culturelles, intellectuelles, sociales ou politiques, mais sans plus. Or, le slam est un art vivant qui doit aller à la rencontre du public pour lui proposer quelque chose de différent, tout en restant en écho avec sa réalité de vie.
La configuration actuelle, c'est-à-dire se limiter aux compétitions et à une éventuelle invitation sur une scène de temps à autre, ne suffit plus. Il faut des slameuses et des slameurs qui organisent leurs propres spectacles, qui vulgarisent cet art, qui mettent en place des ateliers d'écriture et de performance, qui bousculent les codes avec une approche poétique et qui créent de véritables espaces de rencontre entre les mots et le public.
Vous exprimez-vous en français, en arabe tchadien, dans une langue locale, ou en mélangeant plusieurs registres ? Comment ce choix linguistique influence-t-il votre message et votre public ?
J'utilise principalement le français pour écrire mes textes mais depuis plusieurs années je propose également une approche hybride qui mélange le français à l'arabe tchadien et les retours sont très bons.
Si je pouvais, je slamerai dans toutes les langues tchadiennes car elles sont aussi belles les unes que les autres.
Nous avons une très forte culture orale et l'arrivée du français n'a pas entamé cela. Et lorsque nous slamons dans des langues populaires tchadiennes, nous parlons instantanément à beaucoup plus de personnes et davantage à nos anciens. Aussi, j'ai remarqué que quand un slam est bien exécuté dans une langue locale, les gens s'en souviennent pendant longtemps. Et ça, ce n'est pas rien.
Que ressentez-vous sur scène face au public ? Y a-t-il une performance ou un souvenir marquant qui a changé votre rapport à votre art ?
Sur scène, il y a toujours un mélange de plusieurs émotions : la joie d'être là et de faire ce qu'on aime, la responsabilité de porter un message et de donner son avis sur un sujet longtemps travaillé dans l'intimité de ses pensées...
Y a-t-il eu de belles scènes ? Oui, absolument ! Mais mes plus beaux souvenirs je les retrouve dans les ateliers d'écriture et les coaching. C'est souvent la fabrique des rêves ! De cette façon, j'ai vu naître des slameuses et slameurs qui m'ont rendu extrêmement fier.
Quels sont vos projets à venir, un recueil, un album, des collaborations ? Et plus largement, quel avenir souhaitez-vous pour le slam au Tchad et dans la région ?
Quand on fait des promesses, il y a des gens qui s'en souviennent. Hahaha !
J'ai beaucoup de projets en cours sur lesquels je vais continuer à travailler notamment : la structuration de mon média Afro Slam qui traite 100% de l'actualité du slam-poésie en Afrique et Slam4awin qui est un concours de slam réservé aux filles tchadiennes de 15 à 30 ans.
Je souhaite le meilleur à l'art du slam qui a contribué à élaborer tant de réflexions sur tant sujets dans nos sociétés et je souhaite à tous les praticiens d'être créatifs pour ne pas le laisser sombrer.
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